par Judith Friedland


Le 85e anniversaire de l’Association canadienne des ergothérapeutes (ACE) est également le 85e anniversaire du premier cours menant à l’obtention d’un diplôme en ergothérapie au Canada. Les femmes qui se sont inscrites à ce premier cours offert à l’University of Toronto étaient particulièrement avantgardistes. Comme elles n’avaient pas peur d’essayer quelque chose de nouveau, elles toléraient le manque de clarté qui accompagnait inévitablement cette nouvelle forme de travail; elles étaient enthousiastes et aventurières.

L’une des membres de cette classe était Helen Primrose LeVesconte. Elle était déjà âgée de 30 ans en 1926 et la plupart de ses camarades de classe étaient mariées. À cette époque, les femmes qui étaient toujours célibataires étaient soit des enseignantes, soit des infirmières ou des travailleuses sociales. Mais c’était plutôt le nouveau domaine de l’ergothérapie qui avait attiré LeVesconte. Elle a été captivée toute sa vie par cette profession. Au cours de sa carrière de clinicienne et d’enseignante, elle a contribué de manière exceptionnelle à la profession (Friedland et Rais, 2005).

PremiÈres influences

LeVesconte s’était fait une idée de ce que les ergothérapeutes pourraient accomplir grâce aux activités de bénévolat qu’elle avait effectuées au Spadina Military Hospital, pendant la Première Guerre mondiale. Dans le récit oral qu’elle a présenté à l’University of Toronto en 1975 (Schatzker, 1975), LeVesconte se rappelait avoir vu des « aides de salle » (connues plus tard sous le nom d’ergothérapeutes en milieu hospitalier). On pouvait les identifier facilement par les uniformes verts qu’elles portaient. En raison de la couleur de leur uniforme, les soldats les décrivaient comme des déesses vertes. C’est peut-être aussi parce que ces femmes étaient généralement jolies et qu’elles étaient les bienvenues dans les unités où les soldats blessés étaient étendus dans leur lit. Les aides de salle apportaient non seulement leurs encouragements et leur compagnie, mais elles travaillaient aussi afin d’inciter les soldats à reprendre certaines activités. Ce travail, qui était généralement une forme quelconque d’artisanat, pouvait être fait au chevet du patient et était alors désigné par l’expression « occupation de chevet ». LeVesconte a constaté à quel point les activités d’artisanat aidaient les hommes à retrouver leur confiance en eux et leur estime de soi. La vannerie représentait un bon choix d’activité pour de nombreux soldats ayant des blessures aux mains, car elle exigeait qu’ils recommencent à se servir de leurs mains. Bien consciente de la mauvaise réputation de la vannerie à cette époque lorsqu’elle a présenté son récit oral en 1975, elle avait dit, « Nous tournions toutes la vannerie en dérision; nous l’avons toujours fait je crois, depuis le début; nous le faisons toujours, mais, quand on y pense, c’était une chose très judicieuse à enseigner et personne... ne pouvait nous dire, ‘ je ne peux pas le faire ou ‘ je ne peux pas apprendre ça’, vous savez, ce genre de chose. . . un homme pouvait vraiment constater ses propres progrès. » (Schatzker, p.26).

AntÉcÉdents familiaux privilÉgiÉs

Comme c’était souvent le cas pour les femmes qui sont devenues ergothérapeutes dans les années 1920 et 1930 (Colman, 1990), LeVesconte venait d’une famille privilégiée. Elle a fréquenté une petite école privée (Havergal College), de la maternelle à l’obtention de son diplôme d’études secondaires et elle a été pensionnaire à cette école pendant les deux dernières années. Dans l’ensemble, elle était une bonne élève et bien qu’elle n’excellait pas dans les sports, elle y participait pleinement : basketball, tennis, hockey sur gazon et badminton. Elle reconnaissait que l’école lui avait permis de développer un esprit sportif et de la discipline, des qualités qui lui ont été utiles pour le reste de sa vie. Elle avait aussi acquis un solide bagage de connaissances en anglais et en histoire, des sujets pour lesquels elle se passionnait. Même si elle admirait ses professeurs, elle les trouvait peu accessibles et elle en avait tiré la conclusion qu’elle ne voulait pas devenir une enseignante (Schatzker, 1975).

LeVesconte se rappelait qu’on la destinait à des études universitaires comme tous les autres garçons de la famille. Toutefois, c’est sa tante maternelle, Charlotte Ross, qui était un modèle à suivre pour LeVesconte. En effet, Ross avait été dans la première cohorte de femmes à être admises à l’University College de l’University of Toronto. Elle avait obtenu son baccalauréat en arts en 1892; elle avait fait des études supérieures à Paris et à Berlin et elle était revenue au pays pour enseigner l’anglais à la Margaret Eaton School of Expression. Ross était une pionnière et elle a contribué à tracer la voie pour d’autres femmes et à revendiquer des changements politiques (Friedland et Rais, 2005).

La Première Guerre mondiale a été déclenchée au moment où LeVesconte passait ses examens officiels de dixième année. Pour être acceptée à l’université, il lui aurait fallu étudier une autre année et passer les examens officiels de fins d’études secondaires. Comme son père, ses oncles et ses cousins s’étaient enrôlées, le moment n’était pas idéal pour qu’elle retourne faire une autre année à l’école secondaire avant de se lancer dans un long programme universitaire. Il était certainement plus acceptable qu’elle étudie à une sorte « d’école de finissants » qui lui permettrait de commencer à travailler plus rapidement. Elle a donc fréquenté la Margaret Eaton School of Expression, où sa tante Charlotte enseignait. L’école était spécialisée dans l’enseignement de l’anglais et de l’art dramatique, deux matières qui intéressaient grandement LeVesconte. Bien sûr, elle croyait que c’était grâce au cours d’art dramatique, dans lequel on enseignait l’art oratoire et la rhétorique, qu’elle avait réussi à surmonter sa timidité. Étudiante accomplie, LeVesconte remportait régulièrement des prix : en anglais, en interprétation et en éducation physique (Friedland et Rais, 2005). Pendant les congés scolaires, elle travaillait dans une usine de munitions. Comme la guerre se poursuivait, elle est devenue DAV après avoir obtenu son diplôme, en 1917. On lui a assigné un poste au Spadina Military Hospital, une expérience qui a été déterminante dans sa vie. Lorsque la guerre s’est terminée, elle a enseigné l’éducation physique dans des écoles publiques et privées, mais elle ne retirait pas de satisfaction de ce travail. Elle était toujours en quête de la carrière qui lui conviendrait.

L’ergothÉrapie en 1926, à l’University of Toronto

Mis à part son mécontentement face à l’enseignement de l’éducation physique, on ne sait pas vraiment ce qui a motivé LeVesconte à se mettre en quête d’une nouvelle carrière. Plusieurs de ses amies étaient devenues des aides de salle pendant la guerre et peut-être qu’elles lui avaient suggéré de s’inscrire au nouveau cours en ergothérapie. En fait, plusieurs aides de salle s’étaient inscrites à la première classe de l’University of Toronto afin de mettre leurs compétences à niveau. Au sein de son cercle social, ses amis masculins, qui étaient maintenant des médecins, exprimaient leurs préoccupations face à leurs patients, en disant, par exemple, « un de mes patients va tout simplement devenir fou si personne d’autre que moi ne fait quelque chose pour lui. Viendriez-vous lui parler? Pourriez-vous essayer de l’intéresser à quelque chose d’autre qu’à ses problèmes? » (Schatzker, 1975, p.36). LeVesconte se souvenait d’avoir voulu les aider, mais elle avait l’impression de ne pas avoir les compétences requises pour le faire. Le nouveau cours pourrait lui offrir ce dont elle avait besoin.

LeVesconte a adoré le cours d’ergothérapie. Elle n’en revenait pas du calibre des enseignants qui, de son avis étaient des « enseignants de calibre supérieur ». Le docteur MacFarlane, qui devait devenir le doyen de la Faculty of Medicine, enseignait l’orthopédie et les problèmes médicaux. Les docteurs Blatz, Bott et Ketchum enseignaient différents aspects de la psychologie; le docteur Cates enseignait l’anatomie, et le docteur Best, la physiologie. LeVesconte a suivi des cours d’anglais avec les étudiants en arts et elle a adoré le professeur Wallace. Elle a aussi travaillé comme bénévole au centre d’oeuvre sociales de l’Université, répondant ainsi à une attente du président de l’University of Toronto envers les étudiants, soit qu’ils offrent des services communautaires. Les camarades de classe de LeVesconte se souviennent qu’elle était déjà un leader à cette époque.

Membre de la nouvelle profession

Après l’obtention de son diplôme en 1928, LeVesconte a créé une série de postes cliniques. Son premier emploi a été un poste à court terme au Toronto Curative Workshop; elle a adoré ce poste, car elle offrait des soins à base communautaire, un secteur où, à son avis, les ergothérapeutes pouvaient vraiment utiles pour faciliter l’adaptation des patients. Elle est ensuite devenue une employée du Ontario Department of Health et on l’a envoyée au Psychiatric Hospital à Kingston, à titre de directrice du département d’ergothérapie. Comme une bonne partie du travail offert aux diplômées était dans le domaine de la santé mentale, il n’était pas surprenant qu’on lui attribue ce poste. « On ne vous demandait pas votre avis et vous n’aviez pas à postuler; on vous disait où vous deviez aller » (Schatzker, 1975, p. 52). LeVesconte a été prêtée à l’University of Toronto pour enseigner au programme d’ergothérapie pour la session d’automne de 1930. Elle se souvenait d’avoir été « absolument pétrifiée » devant l’éventualité d’enseigner le cours – mais elle se rappellait aussi que cela s’était bien passé.

Le fait qu’elle était employée par la province signifiait que LeVesconte pouvait être assignée à d’autres tâches; par exemple, effectuer des sondages ou initier de nouveaux programmes au sein des onze hôpitaux de soins de santé mentale en Ontario. En 1933, elle a été nommée à titre d’experte-conseil pour la Ontario Hospitals Division du Department of Health. Elle a aussi été transférée au prestigieux Toronto Psychiatric Hospital, devenant ainsi la directrice de l’ergothérapie dans le premier hôpital d’enseignement psychiatrique du pays (Friedland, 1996).

Il est curieux de constater que LeVesconte rapportait qu’on lui disait toujours « ce qui allait se passer » et qu’on ne lui donnait pas le choix : « On m’a dit d’aller à Kingston, de déménager à Woodstock, de transférer à Toronto, de prendre en charge le programme de l’University of Toronto et, pendant la Deuxième Guerre mondiale, de ne pas aller servir à l’étranger ». Dans son récit oral, il est évident que l’on s’attendait à ce qu’elle fasse ce qu’on lui demandait. Toutefois, il est aussi très clair que LeVesconte avait sa propre personnalité et que, dans l’ensemble des postes qu’elle a occupés, elle était vraiment en position d’autorité et qu’elle trouvait sa propre façon de se tracer une voie.

Une Éducatrice

En 1934, LeVesconte a été embauchée (à temps partiel) par l’University of Toronto afin de remplacer Florence Wright qui dirigeait le programme d’ergothérapie depuis 1926 (Friedland et Rais, 2005). Le Department of Health versait son salaire (1500 $ par année) au Toronto Psychiatric Hospital et l’University of Toronto ajoutait un montant annuel de 500 $ pour le cours. Ce n’est qu’à partir de 1945 que LeVesconte a décidé qu’elle devait accorder toute son attention au programme d’ergothérapie de l’University of Toronto et elle quitta à regret son poste à l’hôpital. Pendant ses 22 ans à titre de directrice de l’ergothérapie à l’University of Toronto, LeVesconte a fait de nombreuses réalisations. Elle a contribué à la formation de 1850 diplômés et elle a participé au lancement de nombreux programmes universitaires au Canada et à l’étranger. À une époque où les écoles professionnelles étaient plus étroitement liées à leur profession qu’à leur collège (organisme de réglementation), LeVesconte reconnaissait déjà l’importance des organisations professionnelles; elle a occupé des postes au sein de l’Ontario Society of Occupational Therapists et de l’ACE; elle a participé à la fondation et au fonctionnement de la Fédération mondiale des ergothérapeutes et elle était membre du comité de formation de l’American Occupational Therapy Association. Contrairement à la majorité de ses camarades de classe qui s’étaient mariées et qui avaient abandonné la profession, elle s’est consacrée à l’ergothérapie tout au long de sa vie.

Le Vesconte était une auteure douée et prolifique. Elle a écrit sur la pratique clinique et sur l’importance de la relation thérapeutepatient. Sa croyance que le devoir de l’ergothérapeute était de motiver et d’inciter le patient/client à participer mérite d’être soulignée. Elle croyait fermement que les ergothérapeutes devaient posséder des connaissances sur les problèmes sociaux et les lois sociales pour accomplir leur travail efficacement. Elle considérait que la réadaptation professionnelle était sur le même continuum que l’ergothérapie, sans frontière rigide entre les deux, une position controversée à l’époque et encore aujourd’hui. Elle a écrit à propos de l’ergothérapie dans d’autres pays et aussi sur l’importance d’être apte à communiquer clairement. Après sa retraite, elle a continué d’écrire l’histoire de la profession.

Helen LeVesconte a pris sa retraite en 1967, à l’âge de 71 ans et elle est décédée en 1982. Sa philosophie sur l’ergothérapie a profondément marqué le programme d’enseignement qu’elle a dirigé et, par l’intermédiaire de ses étudiants diplômés, l’ensemble de la profession, tout au long de la première moitié du 20e siècle (Friedland, en voie d’impression). Quelle chance pour l’ergothérapie que Mme LeVesconte se soit inscrite à ce premier cours, il y a 85 ans!

RÉfÉrences

Colman, W. (1990). Looking Back: Recruitment standards and practices in occupational therapy. 1900-1930. American Journal of Occupational Therapy, 44, 742-748.

Friedland, J. and Rais, H. (2005). Helen Primrose LeVesconte: Occupational therapy clinician, educator, and maker of history. Revue canadienne d’ergothérapie, 72, 131- 141.

Friedland, J. (1996). The department of occupational therapy. Dans E. Shorter (Édit.). TPH: History and Memories of the Toronto Psychiatric Hospital, 1925- 1966, p. 259 à 270. Toronto: Wall and Emerson.

Friedland, J. (en voie d’impression). The origins of occupational therapy in Canada: 1890-1930. LeVesconte, H. History of occupational therapy. Versions préliminaires, non publié. LeVesconte private papers, Department of Occupational Science and Occupational Therapy Archives, University of Toronto.

Schatzker, V. (1975). Helen LeVesconte, Oral History. Archives de l’ACE, Bibliothèque et Archives Canada: Ottawa.

À propos de l’auteure

Judith Friedland, PhD, FCAOT est professeure émérite à l’University of Toronto. Elle est une ancienne présidente du Department of Occupational Science and Occupational Therapy. Dans les dernières années, ses travaux de recherche ont été centrés sur les débuts de l’histoire de l’ergothérapie au Canada. Elle prépare actuellement un livre sur ce sujet.

1 LeVesconte était une employée du « DAV » pendant les dernières années de la guerre. L’acronyme signifiait « détachement d’aide volontaire », ce qui suggère que chaque DAV était une unité (c’est-à-dire un détachement) qui pouvait apporter de l’aide. Formé par l’Ambulance St-Jean ou la Croix Rouge, le personnel du DAV participait généralement à certains soins infirmiers, bien que certaines infirmières se sentaient menacées par ce personnel. L’aviatrice Amelia Earhart, qui était alors aide du VAD et qui allait bientôt devenir célèbre, est devenue l’amie de LeVesconte. Désirant prendre part à l’effort de guerre alors que son propre pays n’était pas encore impliqué, elle en a saisi l’occasion au Spadina Military Hospital. En 1928, le Star Weekly de Toronto a publié une photo d’Earhart en compagnie de LeVesconte et de sa camarade de classe Jenne Lewis Goodman. Cette photo avait été prise lorsque Earhart, devenue célèbre, était venue les visiter.

2 La plupart des aides de salle avaient suivi des cours de formation à l’University of Toronto (en 1918 et en 1919) ou à l’Université McGill (en 1919), bien que certaines possédaient de l’expérience dans le domaine sans avoir eu de formation spécifique.

3 En parlant de la qualité du programme d’anglais de l’école Margaret Eaton et des trois années de crédits en anglais qu’elle a obtenus, LeVesconte avait dit, « Je ne m’en suis jamais servi, car, croyez-le ou non, je n’ai jamais fait mon baccalauréat en arts. » (Schatzker, 1975, p.11) Elle avait poursuivi en disant : « Ma soeur et moi étions supposées aller à l’université. Mais, la guerre en a décidé autrement. » (p.12) Helen Levesconte (à droite, à l’avant) et sa classe de finissantes.

4 LeVesconte a rédigé plusieurs versions préliminaires de l’Histoire de l’ergothérapie. Ce projet ambitieux commençait par l’examen de l’usage des occupations au Moyen-âge et à la Renaissance, puis il se concentrait sur la période de 1918 à 1968, pour traiter de l’ergothérapie aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada. Malheureusement, ces écrits étaient toujours à l’étape de l’ébauche lors de son décès. Isobel Robinson a tenté de poursuivre ce projet, mais elle a constaté que l’absence de documents de référence était une barrière de taille. Dans le livre que je prépare actuellement sur l’histoire de l’ergothérapie au Canada, j’ai trouvé que les écrits de LeVesconte étaient une ressource et une source d’inspiration inestimables.